noubactep_kouadjo

Dans le cadre et la suite de la promotion de nos langues nationales africaine, nous nous sommes entretenus cette semaine avec Monsieur Noubactep Kouadjo de Mannheim en Allemagne. Très connu dans la région du Rhein-Neckar, Kouadjo Noubactep,camerounais d'origine est un défenseur infatiguable de la culture camerounaise en particulier et africaine en général.Panafricaniste dans sa vision du monde, il nous parle dans cet entretien de l’histoire de Bamena son village, de la place de nos langues nationales dans la revalorisation de notre patrimoine culturel etc.

Bonjour Monsieur et merci de nous accorder cette interview, d'entrée de jeu, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Bonjour et merci pour cet honneur. Je suis Noubactep Kouadjo, descendant de Ta’ah Sa´akou, un des plus grands généraux du village Bangou, grand père du premier Chef Bangoulap; du chef Tchouseu (Un des plus grand quartiers de Batchingou), et d´un Homme très influent du Village Bamena au Nom de Dioh Fantcho qui est mon arrière grand père, installé à Bamena depuis la fin du 19ème siècle.Né dans le royaume du Congo, dans une petite ville appelé Bangangté, j´ai été comme tous les autres, très influencé par l'éducation coloniale. J´ai tout de même eu la chance d´être le fils d´un inspecteur de police qui était très singulier et qui avait pour seul souci la recherche de la vérité et le pourquoi des choses. Sa passion pour la lecture et le travail a fait de nous des enfants qui évoluent en dehors de la société à laquelle ils appartiennent. Pour papa Ngongang (le descendant de Ta’ah Sa´akou qui m’a donné l’occasion de faire une expérience terrestre) le véritable problème de l'homme est son ignorance.

Pour des Africains qui lisent votre présentation, la première question sera, mais comment il a fait pour tout cela. Quel est le secret pour ceux aimeraient tenter de connaître leur histoire personnelle?


Je pense que je n’ai fait aucun effort pour naître de mon père. Lui et ses frères (y compris ceux que les langues européennes appelleraient cousins) n’avaient pas meilleur sujet que l’histoire de la famille et cette harmonie que la distance et les métiers contemporains refroidissaient. Pour Papa Ngongang la connaissance de soit est un facteur très important dans l´éducation d´un enfant. L´histoire de la famille tant du côté paternel que maternel, a toujours été au centre de notre éducation. Cette histoire dois être compléter dans les pratiques des coutumes. Car chaque fois que je vais donner (brûler) un coq à un grand père ou donner à manger à une grande mère c´est l´occasion pour moi de me renseigner sur mes liens de parenté avec cette personne et l’approfondissement de ma connaissance de moi.
Vous comprenez que je n’ai fait aucun effort que celui de rester à l’école. Pour celui qui aimerait se connaître sans avoir le même pré requis que moi, je crois que la volonté c’est le moyen. Il y a toujours un oncle, un grand oncle, un ami de la famille qui connaît. Lorsque vous allez chez un sage dans le but de lui enseigner, vous ne pouvez pas réaliser ce que vous perdez. Des jeunes de ma génération allaient au village pas pour se rapprocher des grandes personnes mais pour leur dire ce que c’est que la «civilisation». D’autres enseignaient à leurs parents l’histoire du christianisme. C’est à ce niveau que je n’arrive pas à comprendre que quelqu’un qui se dit chrétien a du plaisir à connaître la généalogie de chaque personnage biblique mais ne s’intéresse pas à la sienne. Quel secret voulez vous que je donne a ceux là? Peut-être leur dirai-je qu’être animiste est un mérite ou a le mérite de se connaître, car sur le marché culturelle globale il faut savoir ce que l’on apporte sinon on ne saura quoi choisir.

Qu'entendez-vous par royaume du Congo?

Moi j´ai un problème avec mes amis allemands lorsqu´ils me demandent d’où je viens. Ma réponse standard est «d´Afrique». Beaucoup pense d’abord à l’ironie car ils se disent «voilà encore un qui croit que je suis nul en géographie, il se dit certainement que je ne sais pas que l’Afrique est un continent». Ce n´est qu’avec le temps qu´ils comprennent que je suis panafricain. Je suis contre la balkanisation coloniale.
Lorsque que je regarde l´Afrique des grands empires et je regarde la position géographique de Bangangté, il ne pouvait se retrouver que dans l´empire du Congo. Et comme le dit papa Gandhi: «nous devons être le changement que nous voulons voir» je ne peux pas parler chaque jour de l´unité africaine en tenant compte de la balkanisation de l'Afrique.

Que regroupent pour vous les différentes cultures Africaines?

Lorsque nous parlons de «cultures africaines», d´aucuns ont tendance à confondre les abus de l´histoire et la culture. Il s´agit de rester à l´écart de toute connaissance et de nier toute homogénéité culturelle aux civilisations d'Afrique noire. La spiritualité est au cœur de cette culture. L' Homme Noir a une conception de la personne humaine comme d’un cosmos en miniature, eau et feu, terre et air, visible et invisible, corps et esprit indissociable, il peut se transformer en lion ou serpent, en arbre ou rochier; certains codes de la nature peuvent l’amener à canaliser les forces de la nature pour influer sur le cours de la vie, pour conjurer la mort et faire triompher la vie. Les nombreux rites d’Afrique Noire comportent ces codes auxquels n’ont accès que les seuls initiés.
La religion est pour nous une manière de vivre, de concevoir le monde, et d’entrer en relation avec les hommes, la nature et l’Au-delà (Dieu, les Ancêtres, les Esprits). Les rapports avec Dieu ne sont pas les plus éloquents, mais plutôt ceux avec les Ancêtres, ces intermédiaires qui nous ont connu et qui continuent de militer à nos côtés pour le triomphe de la vie. Il n’y a pas de monde sacré et profane. L’univers tout entier est le lieu de l’irruption de l’Au-delà ou du divin. La vie est lieu sacré par excellence. Si vous le voulez l’Afrique est une large communauté de la continuité à laquelle appartient chaque individu avec sa famille vivante et ses ancêtres «morts».
L’univers tout entier porte le destin de l’homme. Il n’y a pas de hasard; rien ne peut échapper aux mains du créateur; nos actes ont une répercussion sur l’univers, de près ou de loin, tôt ou tard. La transformation du monde se fait comme une liturgie, et non comme une domination. La transformation du monde n´est qu´une des modalités d’entrer en communion avec lui, dans l’harmonie et le respect des êtres animés et inanimés, dans la recherche de tout ce qui fait vivre et le rejet de tout ce qui est allié à la mort. Une mort qui n’est pas une fin rappelez vous, mais qui est un stade qui valorise la vie et célèbre le décès.

L' Afrique Noire est une terre d’hospitalité, c’est-à-dire, de l’accueil gracieux de l’autre, a priori et gratuitement. Bien accueillir l’autre est un moyen de disposer en notre faveur la hiérarchie de l’univers et de se prémunir contre les éventuels mauvais desseins de nos hôtes.

Les Africains sont optimistes pour la vie, quelles que soient les conditions matérielles. La vie est la valeur suprême, le don par excellence de Dieu, et qu’il faut transmettre. Vivre pour nous, c’est donner la vie. Une vie sans progéniture est une catastrophe, non seulement pour l’individu, mais surtout pour la communauté. En Afrique noire, on survit plus par solidarité et alliance, que par de puissantes organisations et de rigoureuses planifications. On cultive moins la confiance dans l’outil, la machine, dans les biens matériels, que dans l’homme et dans la relation communautaire.
Ne serait-ce pas pour cela que ce continent demeure le fief de la Parole, des civilisations qui privilégient le contact vécu, l’image et le symbole, le rythme cosmique et le rite, dans le mode de communication et l’éducation? Même si le livre est devenu indispensable, celui-ci est lu et écrit à la manière orale.

Comment peut-on amèner les jeunes et/ou nos futurs intellectuels à s'interesser à la culture?

Je pense que c’est ce que vous faites présentement. Il faut créer des espaces où on parle de l’Afrique. Je dois peut-être vous dévoiler que l’intérêt que ma famille portait à l’école Africaine a été renforcé par le passage à Bangangté d’un Proviseur nommé Fouda Owona Bénoît. Je ne l’ai pas connu personnellement mais aujourd’hui encore mes aînés parlent de ses conférences et autres tables rondes. Il glorifiait la vie du chasseur, du danseur et interprétait les pas de danse et autres gestuels. Il faut créer des tribunes où on parle de l’Afrique, le tour sera jouer.
Nous avons besoin d’une vaste campagne de prise de conscience sur tout le continent. Il faudra sûrement définir des stratégies adéquates.

Comment peut-on motiver les jeunes Camerounais à apprendre à lire et écrire différentes langues nationales camerounaises?

Votre question est très pertinente et j’avoue ne pas avoir de réponse magique. Quand vous écoutez la langue Medumba (parler à Bangangté) vous écoutez dans les chansons de Nami Jean Deboulon ou de Réné Ben’s la philosophie africaine non truquée. Non truquée parce que Nami Jean Deboulon par exemple n’est pas allé à l’école coloniale. Le patrimoine culturel qui est le seul sens de notre existence est véhiculé par nos langues.
Lorsque je reprends les déclarations d´innocence (prières) de ma grand-mère, et j´analyse leur profondeur, je me rends compte qu´il m´est impossible de traduire cela en français ou en Anglais. Quand je lis «Ma Passion Africaine» de la Reine Blanche (Mme Claude-Bergeret Njiké), je réalise comment cette femme Bangangté à la peau blanche donne dans la langue de ses parents (le Français) des choses que je vis mais ne pourrais reporter. Alors je me dis il faut faire quelque chose pour que chacune de ses langues survivre. Il faut absolument trouver une stratégie. La stratégie doit être efficace à grande échelle. Des efforts sont fournis par exemple depuis plus de 20 ans il y des enseignements du Madumba partout dans les grandes villes du Sud du Cameroun mais la participation est loin d’être satisfaisante.
Maintenant il faut se demander pourquoi les jeunes ne veulent pas apprendre ce qui est à eux. L’anglais l’aiderait à trouver le travail ou à se former. Mais le Duála, le Féfé, le Medumba, Mafa, Fulfuldé… Pourquoi faire? C’est à cette question que nous devons répondre et à mon sens il faut que l’Africain sache que parler sa langue est une fierté. Je pense que c’est le Général Dingama qui disait à son Roi Chaka (dans La Mort de Chaka de sydou B. Kouyaté): «ma fierté m’appartient et nul ne peut me l’enlever». Cette fierté là doit être réveillée en l’Africain.
Pour réveiller cette fierté il faut effacer ce que j’appelle patriotisme de façade qui fait que dans les associations de Camerounais par exemple le Français, l’Anglais et le Pidgin soient des langues de travail et que les «patois» soient interdits. Nous devons créer des conditions telles que chacun(e) soit fier/fière de parler chaque langue nationale africaine en public.
Je voulais pour terminer signaler qu’à la conférence d’Accra en 1958, le représentant du Soudan a pris parole en deuxième position et a regretté de devoir discuter des problèmes de l’Afrique avec ses frères Africain en langue étrangère. Il a ensuite émis le vœu qu’avant la prochaine conférence une langue Africaine se soit développée. Nous pouvons réaliser ce vœu avec un retard de 60 ans. Mettons nous au travail.
Pour ne pas être long, nous lançons un appel à tous ceux qui sont conscients du génocide culturel qui sévit sur le continent depuis des siècles, de se mettre au travail. Il s´agit ici d´apporter de l´aide financière aux structures qui travaillent déjà dans ce sens, sur place dans nos pays respectifs ; de créer des centres et des sites internet d´apprentissage au sein de la diaspora et aussi de se regrouper le plus souvent car comme dit un proverbe Medumba : une seule main ne peut pas faire un paquet. Traduction en swahili : Mkono mmoja hawezi kufanya rundo.

Quelle lecture faîtes-vous du cinquantenaire d'indépendance de certains pays d'Afrique?

Comme j’aurais bien voulu répondre à une autre question plus facile…De quelle indépendance s’agit-il? Je me demande aussi si l´indépendance a la même signification partout ou y a-t-il une signification pour le nord et une autre pour le sud ? Si je me tiens à ma logique, parler du cinquantenaire d´indépendance, c´est trouver de quoi distraire les gens puisqu'il n´y a pas eu d´indépendance. Nos indépendantistes ont été assassinés et l´indépendance étouffée dans un bain de sang. Ceux qui ont parlé de décolonisation pacifique de l´Afrique veulent nous faire croire qu´il y a eu indépendance et nous les suivons comme des moutons.
Là, je dois demander à tout africain de réfléchir et non reproduire les expressions des autres.
Un message à la jeunesse Africaine

Certaines langues patriotes suggèrent que dans l'avenir pour travailler dans l'administration il faudrait être à mesure de s'exprimer en 10 Langues Nationales Camerounaises, quel est votre avis? Et quelles pourront être ces langues là? et pourquoi?

J’avoue que je ne sais pas de quelle nation vous parlez. Je suppose cependant que vous parlez de l’«État» du Cameroun qui compterait 220 langues ou plus. Je comprends bien ceux qui exprimeraient ce vœu. Nous sommes cependant dans une situation où les enfants ne parlent pas une seule langue. Commençons donc par une seule et nous verrons quelle sera l’étape suivante. Je pense sincèrement que le nombre de langues parlées n´est pas aussi important que la maîtrise des langues. La question de savoir quelle serait la langue nationale est une fausse question. Il y a des critères objectifs pour cela et de toutes les façons que la décision finale vienne du parlement ou d’un décret il faut l’appliquer. Il y a des mécanismes pour contraindre chaque personne à maîtriser la langue choisie à côté de la sienne. On pourrait se débarrasser d’une langue coloniale. Le Français est mal parti dans cette constellation.

Une question d'ordre personnel, qu' est-v-ce-qu'il y a  de particulier dans ton village Bamena, la langue maternelle parlée et l'activité principale des populations?

Mon Village c´est le groupement Bamena dans le Ndé. Étymologiquement Bamena veut dire "Ba": les gens de, les habitants de, et "Meno": qui signifie petit gibier ou mieux «du gibier» (une expression très affective qui valorise le gibier et le métier de chasseur) en une langue de la Ménoua, plus particulièrement du village Leup. Deux Chasseurs (Tchaptchop et Kouagoun) seraient partis du village Leup jusque dans le Ndé où ils découvrirent ce petit coin plein de gibiers. Il s´y installèrent et formèrent un regroupement des chasseurs et de cultivateurs. Le Village Bamena sera réputé par ses stratégies de guerres. Son nom (Meno) vient du fait que son premier chef a dû utiliser la ruse pour offrir du gibier à ses pairs par un temps où le gibier était rare. N’ayant pas (comme les autres) pu ramener de la viande sauvage, il eu seul l’idée de détacher une chèvre pour calmer ses pairs. La chèvre était volée dans un village voisin.

Aujourd’hui encore les ressortissants de Bamena sont fiers d’être les seuls voleurs qui ne font pas la prison!!!

En résumé dans ce village, les hommes ont pour activités principales la chasse et la vigne, les femmes l´agriculture. Bamena est la langue maternelle que je parle très couramment et presque tout le monde parle Medûmba qui est depuis la nuit des temps la langue de communication du département du Ndé. Je ne dois pas finir sans dire que ce village contient comme tous les autres de l´Ouest, des Lieux spirituelles d´une importance capitale, que nous devons chercher à savoir si nous voulons nous rapproprier notre héritage et avancer sans être marginalisés car je suis de ceux qui pensent que le mal le plus profond de l´Afrique c´est d´avoir tourné le dos à sa racine et sa spiritualité pour suivre un Dieu incertain et importé. Et parce que je semble être dans une minorité, j’ai coutume de dire que l’Âme de l’Afrique vit au maquis. Si nous vivons sans notre âme nous sommes les Zombies. «Muss das sein?» (Est-ce utile?) se demanderait l’Allemand.

© Camer.be : Lydie Seuleu